LES ESCAPADES D’ «ENOMIS », MON AMPHORA

                                                                                  

 

                                Il paraît que je suis inexcusable....

 

Les amis, la famille tout le monde se plaint de mon silence !

Mais il y a la mer… et mon petit bateau qui accapare toute mon énergie… et le temps qui passe trop vite…

 Pour me faire pardonner, je vais parler d’Enomis puisque c’est de sa faute !

 Mais avant, faisons les présentations :

 Je suis l’heureuse propriétaire « cinquantenaire » d’Enomis et je m’appelle Sophie.

 Enomis est un Amphora de 11m32, gréé en sloop, né en 1976 des chantiers Wauquiez.

 

Acquis en France sur un coup de cœur en septembre 1998, nous nous sommes testés mutuellement en naviguant une première fois de Saint-Tropez aux Canaries dans des conditions très simples.

 Ce n’est qu’arrivés sous le soleil des îles « Fortunées », après constatation de compatibilité d’humeur, que je lui fis subir une véritable cure de rajeunissement et finissais de l’équiper avec l’électronique traditionnelle.

A sa grande satisfaction… et à la mienne !!!   

 Il y a dix mois (déjà) que lui et moi avons quitté notre petit port sud canarien de Mogan.

C’était fin juillet de l’an 2000.

 Depuis, nous n’avons cessé de vagabonder après décision prise en commun de remonter à contre courant vers la France… l’histoire, bien sûr, de ne pas faire comme tout le monde, c’est-à-dire de descendre vers le Brésil ou les Antilles après un arrêt quasi obligé aux îles du Cap Vert.

Ce qui ne manquera pas de se faire… Plus tard !

                                              

Mois d’août, et première étape, l’île de Madère.

 

Pour y parvenir Enomis a tapé, tapé, tapé dans les vagues… …tellement fort que le bois de l’équipet de la cabine avant (non d’origine !) s’est affaissé d’une dizaine de centimètres. Incroyable ! … Mais vrai.

Quand ce petit jardin sur l’océan est apparu, sur toile de brume et soleil déclinant, ce fut fascinant, magique !

D’autant plus que je garde en moi le souvenir de trois délicieuses années passées jadis dans ce site enchanteur.

Je ne peux le décrire car les mots ne suffisent pas.

Madère est faite de couleurs, de senteurs, de saveurs… Madère, il faut voir, toucher, goûter, respirer… Il faut y aller.

                                                    

Escale suivante : Gibraltar.

 

Le détroit, passé de nuit, n’a pas été chose aisée.

Amorcé sans avis météo pour cause de panne d’émetteur, l’expérience restera néanmoins très enrichissante.

Bonjour supertankers, cargos hétéroclites, pêcheurs, petits voiliers, il y a toujours foule sur les Champs Elysées de la mer !

A l’aller, dans l’autre sens, tout paraissait vraiment plus simple.

A vrai dire, de jour, la traversée du détroit se vit de façon très différente : on voit ce  qui se passe !

 Les îles Baléares ne furent qu’une brève halte, volontairement.

Palma de Majorque, en été, est un port trop envahi à mon goût.

 Et puis Nice est arrivée sur fond d’après-midi de septembre.

 

Une Méditerranée calme et peu agitée transforma la dernière étape en délicieuse croisière.

Enomis trouva une petite place à St Laurent du Var, nez au mur.

Je crois bien qu’il râlait …

Il était fatigué, il avait besoin qu’on s’occupe de lui.

Alors rendez-vous fut pris pour le sortir de l’eau au plus vite et lui faire check up, avec peeling et lifting bien mérités.

Repos, certes, mais pour lui !

Il a pris un vrai plaisir à se faire tripoter les entrailles, à se laisser gratter, poncer, peindre… Quand je le remis à l’eau il avait fière allure et moi plus qu’une envie, celle de dormir, dormir, dormir…

                                                               

Je me suis réveillée avec l’automne.

Les feuilles commençaient à tomber et le mauvais temps à s’installer.

Mon fils, venu me voir le temps de l’escale, voulait naviguer.

Nous sommes remontés jusqu’à Toulon, ma ville natale.

Entrer dans le port en flirtant avec les grosses unités de la Marine Nationale donne une certaine émotion. 

Je  retrouve ma petite enfance…

                                           

Novembre.

Il pleut.

Il fait froid.

Le mistral balaie la rade.

Le besoin de repartir me tenaille… vers le soleil ! … Il faut faire vite.

 

Je repars.

Non sans difficultés !

Se succèdent avis de coups de vent-tempête, avis de coups de vent-tempête…

Il y a intérêt de foncer dès l’annonce d’accalmie.

Aux yeux de beaucoup je suis un peu folle. D’autant plus que je n’ai toujours pas décidé de ma destination finale.

Vais-je mettre le cap sur Madère, le Maroc ou les Canaries ?

 

Où vais-je passer l’hiver ?

 

Jean-Pierre, un ami navigateur vient m’aider.

Il prend la casquette du skipper.

Enomis est assez lourd, nous ne sommes plus en été, la météo est mauvaise.

De ce fait je prends le béret de « moussaillon-cuistot ».

Hum ! … Pour une tambouille pas toujours réussie, mais … bon…il faut bien s’alimenter.

                                                                   

Le cabotage a son charme.

Il nous permettra de rentrer en catastrophe dans Marseille, une durite ayant eu la bonne idée de lâcher devant Frioul…

A une heure du matin, force 8, ma foi, c’est sympa !

Le lendemain midi la bouillabaisse sur le vieux port n’avait pas de prix !!!

 

Je ne sais plus très bien comment nous avons traversé le Lion par 35 nœuds de vent et tout à la voile.

Je me souviens juste qu’Enomis ait très bien marché ; ce bateau est génial !

N’empêche que le cabotage nous attendait de nouveau sur la côte espagnole, les avis de coups de vent-tempête se succédant régulièrement.

Fatiguant, éprouvant mais aussi terriblement excitant.

 

L’éternelle question étant, après avoir pris la météo : « Alors, on y va ? » 

 

Le plus mauvais souvenir restera le Cap Palos, après  Valence, face à Ibiza… Oh là là ! … Doublé de nuit, sous la pluie, marée basse, mer grosse, Enomis craquait de partout comme s’il voulait se casser.

Le contexte était impressionnant.

Quand la bouée d’« eaux claires » arriva ce fut un ouf de soulagement :

« On est passé ! »…

Fonce petit bateau, prochain port Gibraltar.

A bord nous tenions à coups de ti’punchs soutenus de musiques ethnique ou classique.

 

Inoubliable retour !

                                                                  

Gibraltar again.

Le rocher a dû me reconnaître.

Cette fois une avarie nous condamne à prendre le temps de visiter « main street » de long en large et en travers : le démarreur ne veut plus rien savoir.

L’oxyde l’a rongé à l’intérieur.

Faut remplacer.

Le temps d’avoir une indigestion de cuisine indienne et d’aller titiller les singes du rocher.

 

Décision prise, je vais au Maroc.

 

Bien sûr les amis sont pour quelque chose dans ce choix.

2001 se passera donc à Casa ou à Marrakech.

J’irai dire bonjour aux chameaux et aux premières dunes du grand désert.

L’immensité de sable contre l’immensité de la mer.

                                                                   

15 novembre 2000 : Mohammedia (ex Fedala)

 

Une arrivée sous le soleil, seulement accompagnés d’une très forte houle.

L’Atlantique se conjugue de façon bien différente de la Méditerranée.

Une fois Jean-Pierre reparti sur son propre bateau basé à la Gran Canaria, je me retrouve seule sur l’unique ponton convenablement équipé d’eau et d’électricité de toute la côte ouest-marocaine.

                                                                 

Seule et femme !!!

Au Maroc ce n’est pas évident.

Je n’avais pas pensé à cela !                Et la période de Ramadan qui commence…

Ca veut dire vie complètement au ralenti, horaires invraisemblables où à cinq heures de l’après-midi tout s’arrête, non seulement pour la prière mais aussi pour la première collation du jour prise au coucher du soleil.

J’accuse de sadisme leurs délicieux gâteaux au miel.

Ils sont responsables de 4 kilos de poids supplémentaires, non pour Enomis, mais, hélas bien pour ma partie charnue du haut des jambes !!!Pour anecdote, l’alcool est interdit durant le Ramadan.

L’achat d’une bouteille quelconque devient un vrai parcours de combattant.

Sans passeport, c’est utopique, et encore, la transaction dirham-bouteille ne pouvant s’effectuer que dans un grand shopping-centre qui ouvrira spécialement  la grille métallique du département en question.

Ceci fait, bien sûr, sous les sourcils très foncés du vendeur et des clients.

… Et dans ce cas précis, je constatais, hélas, que mes cheveux blonds n’avaient plus aucun pouvoir.

Voilà donc comment mes fonds de cale se sont asséchés, vite, très très vite…

 Avec le recul je souris de l’expérience, sur le moment je n’étais pas très à l’aise, sans compter que, parallèlement, ce n’est qu’à la fin de mon séjour (c’est-à-dire plus de 4 mois ½ après !) que je me sentis acceptée par les boscos du port… et « reconnue » comme « capitaine » de mon bateau !

Dur-dur !

 

Pour cela j’ai dû montrer de quoi j’étais capable.

C’est ainsi qu’aidée par un marocain aux mains agiles, Enomis se retrouva avec un pont et un moteur entièrement rénovés.

Je me suis même offerte le luxe de dessiner des fleurs sur les parois fraîchement repeintes du compartiment machine !

Bien sûr, j’avais pris la précaution d’acheter à Gibraltar le matériel nécessaire sachant qu’au Maroc il n’y a rien, sauf le système D.

Excellente école que le système D !

… J’ai beaucoup appris de lui.

 

                                   

                                                                                         

29 mars 2001 : Il faut savoir partir.

 

C’est toujours difficile un départ.

Les émotions prennent le dessus.

On recule l’instant.

 

Cap : Las Palmas de Gran Canaria.

 

Cette fois j’ai deux équipiers avec moi.

Je suis comblée !

Super pour les quarts.

Heureusement, car 4 jours de navigation hauturière un peu « costaude » nous attendent.

Le pilote automatique 3000 n’arrête pas de sauter.

Une petite force de vent 7-8  et des vaguelettes de 5-6 mètres nous obligent à barrer non-stop nuit et jour.

On fait beaucoup de surf… Avec une dizaine de tonnes, l’effet est curieux.

 

                               

 

Quant à la tambouille ça veut dire problèmes.

La cuisinière montée sur cardans n’est plus fiable.

Elle s’amuse à virer tout ce qu’on lui met dessus.

En fait, elle bloque sur son balancement tribord.

Ce n’est pas nouveau mais j’ai bêtement omis de réparer. Je la soupçonne de se venger d’avoir été mal montée.

 

                                  

                                     

Au passage, merci à l’incompétence de gens qui se disent navigateurs et n’exercent leur savoir que sur une expérience de ronds dans l’eau : ça nous a valus du régime sandwiches la première partie du trip !

Et puis une sympathique bonite est venue faire la bise au rapala du fil de traîne dès que la mer a commencé à se calmer.

 Alors je vous transmets un secret rien que pour vous, la recette Enomis :

 Coupez Madame bonite en petits morceaux, arrosez de citron vert, disposez-le tout sur lit de tomates-oignons émincés, salez, poivrez, une pincée d’herbes de Provence et  dégustez-moi ça sur fond de soleil couchant, arrosé d’embruns marins cru Océan 2001, musicalement accompagné d’une symphonie silence-vent sur voiles, la jouissance est absolue

… avec un petit gris « Siroua » marocain bien frais gardé pour l’occasion, c’est sublime !

 

                         

                                                                             

 

Enfin voilà…

Transmettre un ressenti est assez difficile, mais j’essaie.

Il faut tellement le vivre l’instant !

 

C’est le 2 avril que nous atterrissons à Las Palmas.

 

Nous revenons sur terre, même si cette terre n’est qu’une île.

Nous avons une sensation étrange. Nous sommes à la fois tristes et heureux.

 L’océan est toujours en nous et la terre nous « balance ».

 

J’en suis là.

J’ai tout dit.

Je vais me poser au minimum le temps d’une saison, peut-être deux, l’histoire de reprendre souffle et de remplir la caisse de bord.

 

Enomis et moi en avons bien besoin.

 

Pour mieux repartir… à la conquête de l’ouest cette fois !

C’est promis, je raconterai........

 

 

                              Sophie Chacoux –  

                            2001 / Las Palmas de Gran Canaria