Escapade d'Enomis aux Îles Selvagens
texte écrit et soumis par
Sophie Chacoux
paru originalement dans
Loisirs Nautiques en décembre 2003 sur le no 384

11 Juin 2003
"Enomis" soufflait, toussait, crachait l'écume sur
son étrave. Il en bavait! Mon petit bateau était fatigué et dépité
par ce qu'il voyait aujourd'hui. On redescendait depuis l'Ile de
Madère. La nouvelle petite marina insolite de la pointe de Sao
Lourenço avait été larguée avec beaucoup de "saudades"et le soleil
nous accompagnait. 32º 34 N 16º 41 W... Le cap était mis
droit sur ces petites terres perdues sur la route des Canaries
: Les fameuses ILES SELVAGENS!
Partis avec une excellente météo, qui pouvait se
douter que la dépression du Maroc allait venir nous narguer de plein
fouet. Comme quoi les prévisions... "Enomis" avait son génois
enroulé de moitié et sa grande voile réduite à 3 ris depuis la nuit
précédante. Il avait encore le courage de foncer à 6 noeuds dans des
creux de près de 7 mètres avec un vent qui le poussait aux fesses
depuis une trentaine d'heures déjà.
C'est que depuis le temps qu'on le bassinait avec
ces cailloux le "Enomis"!!! Pensez donc, on avait même reçu la
veille du départ de Madère le permis d'y débarquer. Heureux qu'on
était! Surtout que, dix jours avant, en remontant depuis Las Palmas
vers Funchal, on avait déjà flirté une première fois avec cet
archipel. Il nous était apparu sous temps clair et mer calme.
C'était beau! Une pure merveille de la nature. On l'avait mitraillé
de clichés. Mais non nanti de l'obligatoire autorisation de
débarquer, "Enomis" ne l'avait pas abordé... en se disant
qu'au retour, de toutes façons, il le retrouverait bien sur son
passage et qu'il aurait tout le temps de se prélasser dans ses
criques!
Oui... Beh c'était sans compter avec les éléments! A
présent que les îles se pointaient de nouveau devant lui, dans ce
contexte énervé, subitement il ne les trouvait plus sympathiques du
tout. Ce n'est quand même pas là qu'on allait l'obliger à
mouiller!!!
C'est vrai que cette fois les rochers éclataient
littéralement sous une curieuse mousse blanche. C'était angoissant
et fascinant à la fois.
Sur fond de ciel grisonnant, alors que le
vent jouait de sa partition en hurlant, il se dessinait un drôle de
paysage en relief. Nous étions très sceptiques quant à
l'atterrissage. En cet instant on trouvait ce coin plus que
tourmenté ... presque mystique. Sauvages Selvagens! ... ce nom
résonnait à merveille.
UN PEU D'HISTOIRE:
Les Iles Selvagens furent officiellement découvertes
par les portuguais en 1438. Par leur situation isolée et difficile
d'accès elles ne furent pas traquées par les colonisateurs. Elles
ont d'abord été la propriété d'une famille madérienne jusqu'en 1971,
date à laquelle elles passèrent sous administration politique de
Madère. Elles seront par la suite classées "zone biosphérique" et
déclarées "réserve naturelle" en 1992. Elles bénéficient aujourd'hui
d'une protection spéciale. Des "gardiens", plus exactement des
spécialistes de la nature, se relaient et résident à Selvagem Grande
où régulièrement un groupe de scientifiques se déplace depuis
Funchal pour la surveillance de la faune et de la flore.
OBJECTIF DES SELVAGENS:
D'un point de vue global, l'objectif suivi est de
contribuer à la maintenance de la biosphère sur le plan mondial.
Cette contribution entraîne une importante surveillance de la vie
aux Selvagens. On notera:
- Protection des importantes zones de nidifications
d'oiseaux marins peu connus
- Protection d'une flore assez
significative d'espèces rares
- Surveillance des bancs de
poissons de cette partie de l'Atlantique
FLORE:
Le développement de la végétation des îles prend de
jour en jour plus d'interêt scientifique. On relève 90 espèces
rares. La flore est particulièrement riche à Selvagem Pequena et
Ilhéu de Fora.
Ces deux petites terres, assez inhospitalières,
n'ont jamais vu un herbivore et sont une véritable richesse en terme
de végétation. Les espèces rencontrées y sont exceptionnelles
surtout au niveau des lichens.
FAUNE:
Les oiseaux! Des centaines d'oiseaux! Un, plus
singulier, le "Cagarra". Une race spéciale parmi les migrateurs qui
commencent à arriver dès le début de février. Un peu héron... un peu
mouette... un peu goéland... curieux le cagarra!
Ces oiseaux se nichent dans les cavités de la roche.
Pendant la période de reproduction ils forment de véritables
colonies dans les falaises. Ils pondent en juin des oeufs qui
éclosent en juillet. Et c'est en Octobre que les jeunes abandonnent
définitivement leur nid. Bien sûr il y a une quantité d'autres
espèces. Toutes aussi interessantes, elles ont aussi choisi ces
terres pour y nidifier.
Quant aux poissons, ils font l'objet d'études, ils
sont nombreux et variés. On surveille la migration des bancs et
des espèces.
SITUATION GÉOGRAPHIQUE:
Les Iles Selvagens se situent à 180 miles au sud de
l'Ile de Madère dans l'océan Atlantique. Elles pointent à mi-chemin
sur la route des îles Canaries.
Elles sont composées de 2 groupes de petites îles:
- Selvagen Grande (la plus importante)
- Selvagem
Pequena et Ilhéu de Fora
Ces trois îles sont des terres de 240 ha, 20 ha et 8
ha pour une altitude maximale de 164 mètres (Salvagem Grande) et 45
m et 18m pour les 2 autres rochers.
NAVIGATION d'APPROCHE POUR LES SALVAGENS:
Position GPS: Entre : 30º 00' N et 30º 10' N et :
15º 50' W et 16º 05 W
Le groupe NE est composé de Selvagem Grande et de 2
gros îlots rocheux. Le groupe SW comprend Selvagem Pequena et Ilhéu
de Fora ainsi que plusieurs îlots et récifs. Selvagem Grande et
Selvagem Pequena ont un phare sur leur point culminant mais leurs
abords sont dangereux surtout de nuit. Etre très prudent est
vivement recommandé dans les approches qui sont toutes malsaines.
"Enomis" s'en apercevait à ses dépends!
Il y a des zones prévues pour les mouillages et le
débarquement ne peut se faire qu'avec autorisation spéciale du
gouvernement portuguais.
SELVAGEM GRANDE:
Comme son nom l'indique, c'est la plus grande et la
plus haute des terres de l'archipel, reconnaissable à ses sommets
arrondis. Elle est taillée comme un pentagone avec une topographie
qui résulte de l'érosion du temps. Elle est dominée par un phare de
10 mètres. C'est une terre volcanique faite de lave et basalte. De
loin elle apparaît dépourvue de végétation. De plus près, côté Est,
on peut distinguer des sortes de buissons.
La côte Sud tombe à-pic dans la mer et ses falaises
sont abruptes débordées de récifs à fleur d'eau. Elle est
visiblement dangereuse et on n'en recommande jamais assez la
prudence d'accès. A quelques brasses de cette côte, un rocher est
recouvert de très peu d'eau où l'océan se brise avec une extrême
violence. On y trouve quand même plusieurs baies, toujours débordées
de récifs, et toujours sous très peu d'eau.
Mouillage: Par vent N-E, il est possible, sur la
côte Sud, dans une petite anse qui se trouve la plus à l'Ouest de
cette partie de la côte: "Enseada das Cagarras". Il y a presque
4m de profondeur. Il y a des rochers qui protègent au côté Nord et
c'est relativement abrité de la houle.
SELVAGEM PEQUENA:
Ses côtes sont plus découpées mais elle est aussi
environnée de roches. On y trouve un peu de végétation qui pousse
par ci par là. Elle ressemble à une colline aux pentes abruptes sur
laquelle un phare serait accroché à une cinquantaine de mètres
d'altitude. Au Nord est mentionnée une zone de hauts fonds.
Attention une épave y est échouée par 3 m d'eau!
Des îlots paraissent rattachés à Selvagem Pequena:
L'un à l'Ouest est accore et borde à l'Est le passage entre Selvagem
Grande et Ilhéu de Fora. La passe a plus ou moins 10m de fond. Par
mer calme et peu agitée ça "roule" pour les petits navires!
Mouillage: Il semblerait que par vent de NE on peut
débarquer partout sur la côte Sud de Selvagem Pequena. Mais
incontestablement le meilleur endroit se trouve à l'extrémité Est
qui est abritée des Alizés de NE
ILHÉU DE FORA:
Il est situé à 1 mile environ à l'Ouest de Selvagem
Pequena. Il repose sur une sorte de récif. C'est la plus plate des
terres et elle est... sablonneuse! Son pauvre petit sommet se
distingue à l'Ouest et culmine à 18m. En le regardant vers le Nord,
on voit que la mer s'y brise sur des rochers un peu séparés. C'est
là que repose l'épave déjà mentionnée.
Voilà... Avec cet îlot la visite de ce petit
archipel se termine.
Amis navigateurs, restez prudents si vous désirez
aborder ces rochers. Mais surtout ne jouez pas de malchance comme
"Enomis" a eu cette fois, et demandez à Neptune et Eole d'être sympa
et de vous accompagner gentiment. Ces îles sont sauvages et ne se
laissent pas facilement approcher, vous l'aurez compris. Mais par
beau temps, ce qu'on y découvre est purement magique. Elles valent
le détour sur la route des Canaries.
N'oubliez pas toutefois de retirer la précieuse
autorisation de débarquer au "Jardim Botanico" de Funchal lors de
votre escale à Madère dont vous ne regretterez pas non plus le
détour... Un vrai coin de paradis, un havre de paix sur l'Océan!
Bonne navigation... et calmes mouillages!